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LES SAINTES ÉCRITURES DU BOUDDHISME
 

 

 

LES SAINTES ÉCRITURES DU BOUDDHISME

Comment s'est constitué le Canon sacré

par M. SYLVAIN LÉVI

ANNALES DU MUSÉE GUIMET - BIBLIOTHEQUE DE VULGARISATION
TOME XXXI
PARIS - ERNEST LEROUX, ÉDITEUR - 28, RUE BONAPARTE, VIe - 1909
 

Toutes les religions organisées se voient obligées, à une étape de leur carrière, de se constituer un Canon, c'est-à-dire un ensemble défini de textes qu'on impose au fidèle comme la règle de l'orthodoxie, et qu'on oppose à l'adversaire comme une autorité indiscutable. Le judaïsme a «la Loi et les Prophètes»; le christianisme a l'Evangile et les Épîtres; l'islamisme a le Coran; les brahmanes ont le Veda.

      Le bouddhisme a ses «Trois Corbeilles» (Tripitaka) qui contiennent dans son intégralité la «Parole du Bouddha». Passons rapidement en revue ces Trois Corbeilles, des Sûtras, du Vinaya, de l'Abhidharma; le choix des textes admis dans le Canon nous instruira par surcroît sur l'esprit même de la religion qui s'y exprimé.

La Corbeille du Vinaya est la règle de la vie monastique, tant à l'usage des religieux qu'à l'usage des nonnes; de ce fait, le Vinaya est double (ubhato-vinaya); chaque rubrique y paraît deux fois, côté des hommes et côté des femmes. Les sections sont au nombre de cinq: Pâtimokkha, Mahâvagga, Cullavagga, Suttavibhanga, Parivâra. Le Pâtimokkha, destiné à être lu publiquement les jours périodiques de confession, n'est guère qu'une liste de péchés avec les sanctions afférentes. Le Mahâvagga et le Cullavagga donnent le code détaillé des obligations, soit journalières, soit accidentelles; chaque prescription y est introduite par le récit d'un événement qui l'occasionne et la justifie. La narration s'y étale à son aise: une biographie partielle du Bouddha ouvre le Mahâvagga; le Cullavagga se ferme sur le récit des conciles tenus après la mort du Bouddha. Le Suttavibhanga est un véritable commentaire des articles du Pâtimokkha; il en raconte l'origine, en interprète le sens, en discute les applications. Le Parivâra est une espèce de «Deutéronome», révision et catéchisme à la fois.

La Corbeille des Sûtras renferme une masse énorme de prédications et de récits édifiants introduits par une formule stéréotypée: «C'est ainsi que j'ai entendu. Un jour le Bienheureux résidait à ...». Elle est répartie en quatre sections:

  • la Collection Longue (Digha Nikâya), formée des textes les plus étendus, au nombre de trente-quatre;

  • la Collection Moyenne  (Majjhima Nikâya), qui comprend les textes d'étendue moyenne, au nombre de cent cinquante-deux;

  • la Collection Mêlée (Samyutta Nikâya), sorte de pot-pourri où ont été versées des collections de toute nature, au total sept mille sept cent soixante-deux textes;

  • la Collection Numérique (Anguttara Nikâya), où des enseignements portant sur des rubriques numérales ont été rassemblés et classés par ordre de gradation ascendante, de la rubrique Un à la rubrique Onze, en tout neuf mille cinq cent cinquante-sept morceaux.

À ces quatre collections vient encore s'ajouter une cinquième, franchement artificielle, qui comprend tout ce qu'on n'a pas pu classer ailleurs, la Collection Mineure (Khuddaka Nikâya); des œuvres nommément attribuées à des disciples du Bouddha sont même venues ici s'incorporer sans scandale dans «la Parole du Maître». Les éléments de la Collection Mineure sont:

  • Le Khuddaka-pâtha, petit groupe de menus textes, en partie incorporés aussi dans d'autres sections;

  • Le Dhammapada, trésor des sentences du Bouddha, en vers;

  • L'Udâna, suite de courts récits édifiants terminés chacun par un apophthegme;

  • L'Itivuttaka, petits sermons introduits par une formule spéciale [vuttam hetam...];

  • Le Sutta Nipâta, admirable recueil de morceaux certainement anciens, et déjà groupés antérieurement en sous-collections;

  • Le Vimâna vatthu et le Peta vatthu, récits en vers d'actes, respectivement bons ou mauvais, qui ont valu à leurs auteurs soit le ciel, soit l'enfer;

  • Les Thera gâthâs et les Therîgâthâs, poèmes dus à des religieux ou des religieuses de mérite éminent;

  • Le Jâtaka, cinq cent quarante-sept récits d'existences antérieures du Bouddha;

  • Le Niddesa, commentaire sur trente-trois pièces du Sutta-Nipâta, attribué à Câriputra;

  • Le Patisambhidâ magga, suite d'enseignements scolastiques sur la voie de la connaissance sainte;

  • L'Apadâna, biographies en vers de saints et de saintes;

  • Le Buddhavamsa, histoire de la succession des Bouddhas;

  • Le Cariyâ pitaka, récit versifié d'existences antérieures du Bouddha.

La troisième Corbeille est celle de l'Abhidharma. Classée de pair avec les deux autres, elle n'en occupe pas moins de fait un rang inférieur. Elle consiste en sept traités de métaphysique: Dhammasamgani, Vibhanga; Kathâvatthu, Puggalapaññatti, Dhâtukathâ, Yamaha, Patthânà. .

Tel est l'ensemble du Canon. Voulons-nous savoir comment il s'est constitué? Aussitôt après la mort du Bouddha, un de ses principaux disciples, Kâçyapa, a convoqué un concile de cinq cents moines, tous des saints, à Râjagrha.

Ananda, le cousin et le disciple préféré du maître, a récité les Sûtras; Upâli, l'ancien barbier reconnu comme le plus compétent en matière de Discipline, a récité le Vinaya. De l'Abhidharma, on ne parle point encore; il reste l'apanage exclusif des Dieux, à qui le Bouddha l'a prêché; c'est plus tard seulement que des voyants le révéleront à la terre. Un siècle après le Nirvana, un second concile se réunit à Vaiçâlî, pour régler dix questions de pratique qui ont agité toute l'Eglise; l'assemblée procède à une nouvelle récitation du Canon. Un siècle encore se passe; le puissant Açoka régne alors à Pâtaliputra, et l'Inde entière est soumise à son empire; la communauté bouddhique est en mal de schismes. Nouveau concile, cette fois-ci officiel, convoqué par l'autorité royale; nouvelle récitation des textes, sous la présidence de Tissa Moggaliputta, qui communique au Concile le dernier des textes d'Abhidharma, le Kathâvatthu. Des missions vont porter la parole du Bouddha aux extrémités de l'empire, et même au dehors: Le fils d'Açoka, Mahendra, convertit Ceylan et y apporte les Trois Corbeilles, vers 250 avant J-C. La tradition orale les y préserve avec une fidélité scrupuleuse pendant deux siècles; mais les troubles politiques semblent à la longue menacer leur conservation; vers 50 avant J.-C, le roi Vatta Gâmani réunit un concile singhalais qui fixe par écrit les Livres Saints. Dès lors, les copies pieusement exécutées dans les monastères assurent la perpétuité des textes.

J'ai parlé jusqu'ici comme le plus fidèle des adeptes du Canon pali; moines ou laïcs de Ceylan, de Birmanie, du Siam, du Cambodge pourraient souscrire sans restriction à l'histoire du Canon telle que je l'ai tracée. Mais changeons de pays, et le dogme va changer.

Dans l'Inde même, le bouddhisme a disparu; seul, à l'extrême nord, dans l'Himalaya, le Népal le voit végéter encore, décrépit et moribond; les Gourkhas, maîtres du pays, ont adopté le brahmanisme, et les Névars assujettis, appauvris, regardent nonchalamment s'écrouler leurs vieux sanctuaires. Les couvents dégénérés ne gardent plus que des fragments de la littérature bouddhique. Le Canon ancien a disparu; l'Église l'a remplacé par neuf Dharmas, «Lois»: la Prajñâ Pâramitâ en huit mille lignes; le Ganda vyûha; le Daçabhûmîçvara; le Samâdhirâja; le Lankâvatâra; le Saddharmapundarîka, «Lotus dé la Bonne Loi»; le Tathâgataguhyaka; le Lalita vistara; le Suvarna prabhâsa. A ces textes consacrés, il faudrait en ajouter d'autres encore, certainement anciens: le Mahâvastu, le Divyâvadâna, etc. Tous ces textes sont écrits, soit en sanscrit, soit dans des langues voisines du sanscrit, mais différentes du pali. Le désordre et les lacunes de la collection népalaise, si riche qu'elle soit, lui ont nui dans l'opinion des savants, séduits par la belle ordonnance du Canon pali; on s'est plu longtemps à représenter ces textes comme des remaniements tardifs des originaux palis, mal compris par des interprètes trop ignorants. On a signalé, comme une tare radicale du bouddhisme sanscrit, l'absence du Vinaya dans cette collection: mais le Mahâvastu se présente, et non sans raison, comme une partie du Vinaya des Lokottaravâdins classés dans l'école des Mahâ-Sâmghikas; le Divyâvadâna a été reconnu récemment comme formé en grande partie de fragments du Vinaya des Mùla Sarvâstivâdins. Une critique impartiale, a de plus signalé dans d'autres textes népalais des recensions indépendantes de morceaux admis par ailleurs dans le Canon pali.

Le Tibet, converti au bouddhisme à partir du VIIe siècle, a une immense littérature sacrée répartie entre deux collections: le Kanjour (Bka'-gyur) et le Tanjour (Bstan-gyur). Le Kanjour est le Canon, au sens le plus restreint; c'est «la Parole du Bouddha», tandis que le Tanjour contient les Pères de l'Eglise, la littérature exégétique elles traités techniques. Le Kanjour est divisé en sept sections: Dulva, Cerphyin, Phal-chen, Dkon-brtsegs, Mdo, Myan-'das, Rgyud.

Le Dulva, c'est-à-dire le Vinaya, estime vaste compilation en treize volumes; en fait, c'est le Vinaya de l'école Mùla Sarvâstivâdin, qui était rédigé en sanscrit, et dont le Népal nous a conservé de longs extraits. Ce Vinaya monstrueux, écrit avec art, mêle et brouille tous les genres; les prescriptions ont souvent l'air de simples prétextes à conter de longues histoires familières, héroïques, comiques, fabuleuses, romanesques; c'est en soi un canon déjà complet.

Les cinq sections suivantes sont des recueils de sûtras: le Cerphyin, en dix-huit volumes, contient toutes les nombreuses recensions de la Perfection de Sapience (Prajnâ-Pâramitâ); la plus développée équivaut en longueur à cent mille vers (100.000 x 32 syllabes!). Le Phal-chen (Avatamsaka), en six volumes, le Dkon-brtsegs (Pialnakûta), en six volumes, le Myan-'das (Nirvana), en deux volumes, sont des cellections de sûtras groupés par analogie de doctrine ou de sujet. La cinquième section, le Mdo (Sûtra), en trente volumes, a absorbé tous les sûtras qui n'entraient pas dans les trois autres groupes. Enfin le Rgyud (Tantra), en vingt-deux volumes, est la littérature magique, si fortement en honneur au Tibet.

A part treize sûtras, incorporés comme un appendice à la fin du dernier volume de la section Mdo, et qui se présentent eux-mêmes comme traduits du pali, les textes du Kanjour n'ont pas de correspondant exact dans le Canon de l'Eglise singhalaise. L'Eglise singhalaise se donne comme l'héritière des Anciens, les Sthaviras (en pali, Theras); son enseignement ne vise qu'à faire des saints définitivement arrachés au tourbillon des transmigrations, ancrés dans le port du Nirvana; ce sont les Arhats. La collection tibétaine, comme la népalaise, se réclame d'une autre doctrine, qui se qualifie de Grand Véhicule (Mahâyâna).

Le Grand Véhicule arrache le saint du Nirvana où il est arrivé, comme le Petit Véhicule (Hînayâna) l'arrachait des transmigrations; il le ramène, épuré, sublimé, à la vie active, pour accomplir le salut de l'univers entier.

La Chine, entamée par l'apostolat bouddhique dès le 1er siècle de l'ère chrétienne, n'a pas cessé d'absorber pendant plus de dix siècles, avec une sereine impartialité, tous les textes que missionnaires, aventuriers, pèlerins lui apportaient de partout; il lui en est venu de l'Inde, de Ceylan, de Birmanie, du inonde iranien, du inonde turc. Les Trois Corbeilles de la Chine n'ont d'un Canon que le nom seul; toutes les doctrines y ont trouvé leur place. De 518 à 1737, le Canon des livres bouddhiques n'a pas été dressé moins de douze fois. Encore faut-il y ajouter la collection de Corée, riche de textes originaux empruntés à la Chine, qui a été constituée en 1010 et qui nous a été transmise dans un exemplaire unique, conservé au Japon.

Le cadre du Canon chinois en exprime bien l'esprit; il conserve la division traditionnelle des Trois Corbeilles; mais, sous chaque rubrique, il ouvre deux sections: Mahâyâna et Hinayâna; le Mahâyâna en tête. La Corbeille des Sûtras du Mahâyâna reproduit en partie les classes du Kanjour tibétain: Prajñâ-pâramitâ, Ratnakûta, Avatamsâka, Nirvana; elle y ajoute le Mahâsamnipâta, et ouvre ensuite une série spéciale pour les sûtras restés en dehors de ces collections; elle les distribue en deux groupes, selon qu'ils ont été traduits plusieurs fois ou une fois seulement.

La Corbeille des Sûtras du Hînayâna consiste essentiellement en quatre collections (Agamas) respectivement dénommées Longue, Moyenne, Mêlée, Un-et-plus. Sous ces désignations, on reconnaît le pendant des quatre Nikâyas palis. En fait, la ressemblance est frappante; elle ne va pas à l'identité.  C'est bien, en grande partie, les mêmes morceaux qui figurent de part et d'autre; mais la disposition de l'ensemble et des détails diffère, le développement des mêmes sûtras offre de notables divergences; enfin les transcriptions des noms propres laissent deviner un original en sanscrit, ou en quasi-sancrit. Aurait-il donc existé, dans une des langues sacrées de l'Inde propre, une rédaction de ces quatre Collections indépendante du pâli, conservée par une tradition autonome?

La Corbeille du Vinaya renferme dans, la classe du Mahâyâna une série de traités sur la discipline des Bodhisattvas; ici, plus de couvents, plus de règles monastiques; des dissertations philosophiques et morales éloignées du Vinaya pali, sans rapport même avec lui. Mais la classe du Hîhayâna ne contient pas moins de cinq Vinayas apparentés plus ou moins intimement au Vinaya pâli; nous retrouvons là tout entier le Code monastique des Dharmaguptas, des Mahîçâsakas, des Mahâsânghikas, des Sarvâstivâdins, enfin de ces Mûla Sarvâstivâdins dont le Kanjour tibétain possède aussi la version, et dont les compilations népalaises ont préservé des fragments dans la langue originale. Des textes détachés nous renseignent sur le Vinaya d'autres écoles encore, les Kâçyapîyas, les Sammatîyas. Nous avons clairement affaire, dans tous ces Vinayas, à des rédactions indépendantes fondées sur une tradition commune, et qui s'échelonnent par l'ordre intérieur, par la composition, par les éléments, entre le Vinaya un peu sec du pali et le Vinaya presque épique dey Mûla Sarvâstivâdins.

La Corbeille de l'Abhidharma, dans ses deux sections, contraste par sa richesse avec la sobriété étriquée de l'Abhidharma pali; on y retrouve, dans une image fidèle, quoique incomplète, l'intensité d'activité de la pensée philosophique et de la controverse dans les écoles du bouddhisme. Parmi les sept traités canoniques de l'Abhidharma Hînayâniste, deux au moins rappellent par leur titre des correspondants palis: le Prajûapti-çâstra [Puggalapannatti] et le Dhâtukâya [Dhâtukathâ].

A la suite des Trois Corbeilles, les Chinois ont encore admis une autre catégorie, analogue au Tanjour tibétain: les ouvrages dus aux Pères de l'Eglise, soit Indiens, soit Chinois.

L'inventaire du Canon bouddhique s'est, en outre, enrichi depuis douze ans à peine d'une annexe importante, et qui va en s'enrichissant sans cesse. Les recherches et les fouilles poursuivies en Asie Centrale ont ramené au jour des originaux qui semblaient irrémédiablement perdus et des traductions plutôt inattendues, La découverte, par Dutreuil de Rhins et par Pétrovsky, des deux moitiés d'un Dhammapada écrit dans un alphabet très ancien et rédigé dans un dialecte sanscrit ouvrit la série des trouvailles sensationnelles; Stem, Grünwedel, Von Lecoq, Pelliot ont tour à tour apporté des matériaux qui restent encore pour la plus grande partie à déchiffrer. Mais dès maintenant nous possédons des fragments authentiques de ce Samyukta Agama sanscrit que la version chinoise laissait deviner, et jusqu'à trois rédactions sanscrites de ce Dhammapada que le Canon pali s'enorgueillissait d'avoir seul préservé. Nous voyons s'annoncer toute une littérature bouddhique de versions turques, et aussi en langue Tokharî, une langue entièrement inconnue hier encore, et qui vient s'ajouter à la famille des langues indo-européennes.

Nous ne sommes plus dès lors en présence d'un Canon unique, privilégié, comme on s'est plu trop souvent à représenter le Canon pali. Soit dans les textes originaux, soit dans des versions en langues fort diverses, nous connaissons d'autres Canons, aussi riches, aussi fournis, aussi bien ordonnés que le Canon pali. Comment choisir entre les prétentions rivales? À qui décerner le brevet d'authenticité, réclamé de part et d'autre avec une égale assurance? Le pali, à l'en croire lui-même, est la langue du Bouddha. Pali n'est qu'une désignation impropre; son vrai nom, c'est Mâgadhi, la langue du Magadha. Or le Bouddha a vécu dans le Magadha, prêché dans le Magadha; il s'adressait à tous, sans distinction de caste; il n'avait que faire du sanscrit, la langue sacrée des brahmanes; il a dû parler la langue courante, la Mâgadhî. Mais la Mâgadhî nous est connue par des textes épigraphiques, des grammaires, et des textes littéraires. Elle a deux caractères fondamentaux et saillants: elle substitue constamment l a r [lâja « roi », au lieu de raja]; le nominatif masculin singulier des mots en a, le plus souvent en o dans les dialectes sanscrits, s'y termine en e [deve «le dieu», au lieu de devo]. Le pâli maintient la lettre r et conserve la flexion en o. Il est donc étranger au Magadha. Son berceau reste encore à trouver; on a proposé Ujjayinî, la côte de Guzerate (Lâta), la côte au Sud de l'Orissa (Kaliñga); mais le Magadha est hors de cause. Si le Bouddha parlait la Mâgadhî, le Canon pâli ne saurait en aucun cas être la notation directe de son enseignement.

Le Canon pali se vante d'avoir été «chanté» pour la troisième fois au temps d'Açoka, sur l'invitation expresse de ce prince. Açoka devait donc se servir des textes palis. Or nous possédons une lettre d'Açoka au clergé magadhien, gravée sur une pierre; le roi y signale sept textes dont il recommande la lecture aux religieux et aux laïques (Vinaya samukase, Aliyavasâni, Anâgatabhayâni, Munigâthâ, Moneyasûte, Upatisapasine, Lâghuiovâde musâvâdam adhi-gicya bhagavatâ budhena bhâsite). De ces sept titres, le dernier seul se retrouve dans la collection palie (Majjhima Nikâya, n° 61); le Canon sanscrit l'avait aussi puisqu'il se retrouve dans la version chinoise du recueil correspondant (Madhyama Agama, n° 14). Mais les particularités linguistiques des mots qui figurent dans ce simple titre suffisent pour attester que le sûtra en question n'était pas rédigé en pali, ni en sanscrit, ni dans les dialectes épigraphiques d'Açoka. On a pour les autres titres proposé des identifications ingénieuses, mais que rien n'impose. Les monuments bouddhiques groupés autour du règne d'Açoka (Bharhut, Sanchi) portent des inscriptions votives ou explicatives rédigées dans des dialectes qui ne sont pas le pali.

La garantie des trois Conciles n'est pas plus sérieuse. Le premier Concile est une invention pieuse trop malvenue pour tromper personne; le second Concile reste suspendu en l'air, sans aucune connexion historique, et se réduit en fin de compte à une menue controverse de discipline. Au reste, toutes les Écoles bouddhiques s'approprient le même récit, même les Mahâsâmghikas contre qui pourtant le second Concile aurait été rédigé si on en croit la tradition palie. La légende ne rencontre l'histoire qu'avec le nom d'Açoka; mais le saint qui préside le troisième Concile est entièrement inconnu en dehors de cet épisode; la maigre légende constituée autour de sa personnalité falote rappelle de trop près, pour être originale, la légende d'un autre saint, Upagupta, que les autres récits peignent avec un relief vigoureux comme le guide spirituel d'Açoka. La première donnée positive ne date que du 1er siècle avant J.-C; le Concile qui fixe alors par écrit les textes sacrés est une assemblée locale qui intéresse tout au plus quelques couvents de Ceylan. Mais la tradition des écoles Sarvâstivâdins place dans la même période un Concile convoqué pour le même objet, et d'une portée bien plus considérable. Le roi Kaniska, de qui les hordes scythiques ont soumis l'Inde du Nord, veut par politique ou par dévotion fixer le dogme; un Concile tenu au Cachemire arrête le Canon sanscrit, rédige un commentaire continu des Trois Corbeilles; un écrivain de génie, Açvaghosa, prête aux élucubrations des théologiens les ressources de son style. Tandis que le Canon pali reste encore pour longtemps confiné dans Ceylan où des adversaires puissants (l'école des Mahîçâsakas) le tiennent en échec, le Canon sanscrit des Sarvâstivâdins se propage sur les routes du Turkestan et de la Chine, et les bateaux des colons hindous vont le porter dans l'Indo-Chine et dans l'Archipel Indien. D'autres écoles, moins prospères, mais vivaces pourtant, élaborent aussi vers la même époque leur Canon dans dés dialectes néo-sanscrits (prâcrits, apabhramça).

Somme toute, la constitution du Canon est un fait tardif qui s'est vraisemblablement produit dans les diverses écoles vers la même période, un peu avant l'ère chrétienne. C'est à l'histoire politique et à l'histoire économique qu'il faudrait sans doute demander les raisons de ce phénomène; la soudaine diffusion de l'écriture et spécialement des matériaux à écrire provoque une révolution comparable à l'invention de l'imprimerie. Mais si la formation du Canon est tardive, ce n'est pas à dire que certains au moins des éléments qu'il contient ne soient pas de date ancienne. Personne encore ne peut écrire l'histoire exacte du Canon; mais nous sommes pourtant en état de nous représenter avec une approximation suffisante les stages successifs de cette élaboration.

La tradition, trop facilement acceptée, suppose l'unité primitive de l'Église, et l'exprime par le premier Concile. Les faits protestent cependant contre elle. Le chef d'un groupe assez important, survenu après la clôture du Concile et invité à reconnaître le Canon comme il a été
fixé, répond: «La Loi et la Discipline ont été bien chantées. Néanmoins, je veux les garder comme je les ai entendues moi-même, et recueillies de la bouche même du Maître.» Il n'en pouvait être autrement. Le prestige personnel du Bouddha, l'ambition, l'intérêt avaient amené dans la Communauté des religieux, de toute provenance; ascètes, barbiers et balayeurs y coudoyaient des princes, des marchands, des philosophes. Rendus par la mort du chef à leurs tendances originelles, les uns et. les autres essayèrent avec une parfaite sincérité d'y accommoder les enseignements reçus. Contre ces menaces de désordre et d'anarchie, l'Église avait rune sauvegardé. Toutes les quinzaines, les religieux errants ou sédentaires devaient se réunir par paroisse, écouter la récitation des Règles Fondamentales (Prâtimoksa), et confesser les infractions commises. L'institution de chaque règle se rattachait, ou prétendait se rattacher à un incident réel survenu au temps du Bouddha; le récit de ces incidents, la biographie des personnages qui y étaient mêlés étaient autant de thèmes offerts à l'imagination était style. De plus, la vie de couvent, qui allait en se développant sans cesse, proposait aussi sans cesse des problèmes pratiques qu'il fallait résoudre au nom du fondateur de l'ordre. Les couvents les plus riches, les mieux fréquentés, se créaient ainsi des collections qui se perpétuaient en s'accroissant. Les religieux errants, qui circulaient toujours nombreux de couvent en couvent, maintenaient dans ce vaste ensemble une communication constante qui tendait à niveler les divergences trop accusées. Réduits par élagage à leurs éléments communs, les Vinayas de toutes les écoles se ramènent sans effort à une sorte d'archétype unique, qui n'est pas le Vinaya primitif, mais la moyenne des Vinayas.

En dehors des prescriptions monastiques, l'invention littéraire des moines trouvait aussi à s'exercer sur les souvenirs, réels ou légendaires, de la biographie du Bouddha. Colportés par les mêmes courtiers d'échange, les meilleurs morceaux ne tardaient pas à s'imposer partout, à peine altérés par les accidents de la route, par le goût local ou le parler local. A mesure que le nombre s'en multipliait, le besoin de les classer s'imposait. Les textes sanscrits et palis ont perpétué le souvenir d'une de ces anciennes classifications, distribuée en neuf (pali) ou douze (sanscrit) rubriques [sûtra, geya, vyâkarana, gâthâ, ud'âna, ityukta, jâtaka, adbhutadharma, vaipulya (pali: vedalla), et de plus, en sanscrit seulement: nidâna, avadâna, upadeça]. L'usage classique a conservé plusieurs de ces dénominations; d'autres ont si bien disparu, à la constitution du Canon, que leur sens est condamné à rester toujours obscur. Le Canon même nous a conservé une des collections qui l'ont précédé et préparé, l'admirable recueil du Sutta Nipâta (intégralement dans les Trois Corbeilles du pali; attesté, mais incomplet, en sanscrit); le Sutta Nipâta n'est à son tour que la réunion de sous-collections (qui conservaient dans le Canon sanscrit leur existence autonome: Arthavarga, Pârâyana, etc.); plusieurs des textes recommandés par Açoka dans l'Edit de Bhabra semblent appartenir à ce recueil. Au témoignage manifeste de tous les Canons, la poésie, ou tout où moins la forme métrique, resta d'abord l'appareil indispensable des compositions littéraires destinées à se transmettre. Plus tard, quand la prose envahissante trouva dans l'écriture une auxiliaire trop complaisante, il fallut créer de nouveaux cadres. L'idée des quatre grands Recueils (Nikâyas en pali, Agamas en sanscrit) fut probablement inspirée par la division des Vedas en quatre Recueils (Samhitâ); en tout cas l'unité admise comme principe de classement (grandeur croissante d'étendue où de nombre) est la même qu'ont adoptée les diascévastes des Vedas. Les principes du classement interne, dans chacun des recueils, sont encore à déterminer; la disposition varie, nous l'avons déjà constaté, du pali au sanscrit.

Il faut l'avouer loyalement: l'état présent de nos connaissances ne permet pas de trancher entre les prétentions rivales des divers Canons. On oppose volontiers le Canon Pali à tout le bloc des textes bouddhiques de l'Inde, englobés sous la désignation de Canon Sanscrit ou Septentrional. Le procédé peut être commode; il' est d'avance, frappé de stérilité. La première précaution de critique est d'isoler, dans ce prétendu bloc, la part propre des diverses écoles; ce départ une fois fait, il ne faut comparer entre eux que, des ouvrages qui, de leur propre aveu, sont foncièrement analogues. Je suis loin de dire qu'il n'y a pas d'intérêt à rapprocher un morceau de Nikâya pali avec un passage du Lalita vistara ou du Mahâvastu; on peut suivre ainsi les états divers d'une légende ou d'une tradition au cours de ses voyages. Mais on ne peut pas légitimement aller plus loin, ni tirer parti du rapprochement pour affirmer ou contester la priorité, du Canon pali sur le Canon sanscrit. Il faut, pour cet objet, comparer les Vinayas aux Vinayas , les Nikâyas aux Agamas; où l'original manque, c'est aux versions chinoise ou tibétaine (turque ou tokharî, peut-être bientôt) à paraître en témoignage. La longue faveur dont le Canon pali a joui dans la science résistera-t-elle à cette épreuve? Je n'oserais l'affirmer. Prenons par exemple le Vinaya des Mûla Sarvâstivâdins, en sanscrit; cet immense pot-pourri de la Discipline bouddhique fait pendant, de façon frappante, au Mahâ Bhârata, l'épopée de l'a Discipline brahmanique; son bouillounement tumultueux et chaotique contraste avec la régularité sèche et froide du Vinaya pâli. Mais l'ordonnance correcte et rigoureuse des matières marque, plutôt que la confusion des genres, un stage avancé de l'art où de la technique. Le plus prudent est de se réserver, et d'attendre. L'histoire de l'Inde avance d'une marché lente, mais continue: elle nous a fait déjà connaître le Saint-Jérôme des Écritures palies, Buddhaghosa, traducteur et commentateur hors ligne; en ce moment même, elle dégage de la brume une autre grande figure, le Saint-Augustin du Canon sanscrit, Açvaghosa.

 

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